Rosalie et Raymond, ou comment j’ai rencontré les symboles vivants de mes #lifegoals

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J’ai envie de vous conter le jour où j’ai rencontré les symboles vivants du hashtag #lifegoals, et que ça m’a donné confiance en l’avenir. 

Hier matin, j’attendais mon ami à la terrasse d’un café pour prendre le déjeuner. Il était 10h, le soleil shinait plus que jamais sur les étals colorés du marché Jean Talon et je n’étais même pas trop dérangée par le retard chronique de mon rendez-vous, tant tout était à la fois paisible et vivant.

Une madame un peu âgée attendait quelqu’un, elle aussi, à la table juste à côté de la mienne. Elle portait un pantalon blanc et un chandail rose, quelques paillettes accrochées dessus pour faire concurrence au soleil si capricieux, un joli rouge corail sur ses lèvres ridées, des lunettes fumées Chanel. Elle était vraiment chix, n’ayons pas peur des mots. Elle souriait à tout le monde, m’a saluée quand je me suis assise – «bon matin!» – et elle caressait le petit chiot de son autre voisine de table en loucedé – «t’es donc ben cute, toi». Joyeuse madame.

Quelques minutes plus tard, son compagnon est arrivé. Il lui apportait son café au lait – «t’as-tu pensé aux deux sucres? Ben là oui, je te connais» – et s’était pour sa part ramené un gigantesque bol de café bien noir et le journal. Il s’est assis, il avait le teint hâlé de ceux qui s’occupent de leur jardin, portait une chemise à carreaux et des lunettes d’intello, et ses cheveux blancs étaient en épis, comme ceux d’un petit garçon.

De l’art d’imaginer la vie des gens

Il a ouvert le journal et s’est plongé dans l’actualité politique tandis qu’elle passait en revue l’agenda de leur semaine sur son téléphone – «tu te souviens qu’on va dans ce super restaurant, mardi, avec Arthur?» – en sirotant son café sucré deux fois. Nos tables étaient si proches et mon ami tellement en retard que je ne pouvais rien faire d’autre qu’entendre leur conversation banalement douce, et ça m’a plu. Je les voyais là, ce samedi matin de juillet au marché, et j’ai imaginé leur vie.

Oui, je suis comme ça, j’imagine la vie des gens, j’invente ce qui pourrait se passer derrière les fenêtres illuminées des appartements en hiver, je me fais des scénarios sur les passions secrètes du monde que je croise. Pourquoi pas, d’abord.

Je me suis donc dit qu’Arthur devait être leur fils, et qu’il était sûrement suffisamment proche d’eux pour les amener souper dans un restaurant hype du Mile End un mardi soir.

J’ai décidé qu’ils devaient s’appeler Rosalie et Raymond, parce que je trouve que ça va bien ensemble comme prénoms, et que ces deux tourtereaux-là allaient particulièrement bien ensemble, eux aussi.

Je me suis enfin imaginé qu’ils avaient dû se lever tôt, ce matin-là, et qu’ils avaient certainement pris un premier round de café-toasts beurrés dans leur cuisine en se disant que ça pourrait être chouette de s’offrir une pause ensoleillée en terrasse au marché. Qu’ils avaient sûrement griffonné une liste d’épicerie pour ne pas oublier la salade, cette fois, où avais-tu donc la tête, Raymond, faut toujours que tu oublies quelque chose.

Ce que je voudrais être quand je serai vieille

Rosalie et Raymond m’ont fait penser au temps qui passe (et à mon ami qui n’arrivait toujours pas, mais c’est un peu sa marque de commerce, y’a des gens comme ça) et à ce que je voudrais être «quand je serai vieille». Parce que ce que je veux être «quand je serai grande», on dirait bien que c’est maintenant.

Parfois, j’ai peur du moment où je serais moins en forme, où ma peau sera moins tonique, où mes formes seront moins rondes, où l’on ne me regardera plus.

J’appréhende l’instant où je n’aurais plus la force de danser jusqu’au petit matin, où je n’aurais plus ma place au bar, où je n’aurais même plus envie d’y aller, d’ailleurs.

Et puis j’ai vu Rosalie et Raymond.

Si peinards, tendres et indépendants, juste heureux d’être assis là ensemble, tranquillement. Je me suis alors dit qu’un monde empli de plénitude m’attendait, un monde dans lequel mon Raymond saurait combien de sucres je prends dans mon café. Un monde où je ne ressentirais plus la même urgence à vivre intensément, puisque ce sera déjà fait et que je serais comblée de ces moments dont j’aurais su profiter.

Un monde où je serais devenue sage et que ce sera très bien comme ça.

En bonne élève de la vie 2.0, je dirais que mes voisins de table, au Café du Marché, ont tout bonnement symbolisé le hashtag #lifegoals. À chaque âge ses plaisirs, l’important étant d’en prendre en masse, du plaisir, non?

 

Photo by Nathália Bariani on Unsplash.

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